Pierre Nkurunziza : Portrait rétro de l’ancien Homme fort du Burundi

Le président burundais Pierre Nkurunziza, décédé lundi 8 juin 2020 des suites d’un arrêt cardiaque, était un chrétien évangélique convaincu que son autorité est d’essence divine. Il a su marqué les esprits dans son pays et sur le plan international.

Pierre Nkurunziza nait le 18 décembre 1964 dans une famille aisée. À la sortie du lycée, il avait voulu devenir officier ou économiste, mais les restrictions contre les Hutu instaurées par le pouvoir tutsi d’alors l’en avaient empêché. En 1991, il est devenu professeur d‘éducation physique et il rejoint en 1995 la rébellion hutu.

L’arrivée au pouvoir et le premier mandat

En 1993, après trente années de régime militaire dirigé par des officiers tutsis appartenant à une ethnie numériquement minoritaire, le Burundi choisit pour la première fois son président de la République de façon démocratique. Melchior Ndadaye, un Hutu est élu en juillet mais assassiné trois mois plus tard lors d’une tentative de putsch militaire. Le pays s’engage alors dans une décennie de violences et de guerres.

En août 2000, le laborieux processus de négociations mené sous l’égide du médiateur, l’ex-président sud-africain Nelson Mandela, débouche sur l’accord de paix d’Arusha entériné par 19 parties signataires représentant toutes les sensibilités politiques, ethniques et régionales. Une référence démocratique collective dont la mise en œuvre exigeait beaucoup de modération politique de la part des belligérants. Il faudra encore cinq années d’affrontements pour parvenir à un cessez-le-feu effectif et définir les modalités de la transition politique et le futur cadre constitutionnel.

En 2003, les Forces armées burundaises, qui dirigeaient le pays depuis 1966 après avoir renversé la monarchie et proclamé la république, et les troupes du CNDD-FDD (Conseil National pour la Défense de la Démocratie/Forces pour la Défense de la Démocratie, la principale branche de la rébellion armée pro-hutue) dirigé par Pierre Nkurunziza fusionnent. Une intégration à parité ethnique réussie qui satisfait des populations civiles enfin en sécurité. Le CNDD-FDD se mue en parti politique.

En 2005, une nouvelle Constitution est adoptée par référendum. Les élections générales se succèdent, toutes très largement remportées par les candidats du CNDD-FDD. Ses élus portent Pierre Nkurunziza à la tête de l’État. La réalité du pouvoir est toutefois exercée par un conseil restreint regroupant les principaux officiers qui ont structuré le mouvement de guérilla et conduit la guerre civile. Pour eux, la priorité du moment est celle du « rattrapage » vis-à-vis de leurs collègues tutsis en termes de formation militaire, de carrière, de biens et de privilèges divers.

De son côté, Pierre Nkurunziza s’investit dans les tâches de terrain au plus près des populations qu’il mobilise avec des réformes visant à répondre à des attentes sociales urgentes (santé, scolarité, etc.). Parallèlement, l’implantation du parti se renforce dans toutes les communes du pays. Ses militants encadrent progressivement toutes les activités sociales et économiques des populations rurales. Les jeunesses Imbonerakure sont opérationnelles dès la campagne électorale de 2010.

Dans un contexte où de vifs désaccords se font jour entre les leaders historiques du CNDD-FDD et où les partis de l’opposition se déchirent sur des enjeux personnels, le CNDD-FDD remporte largement les élections communales, présidentielles et législatives de 2010. Seul candidat à l’élection présidentielle en raison du boycott des partis d’opposition, Pierre Nkurunziza est largement élu.

L’autoritarisme érigé en mode de gouvernance

Fort de sa légitimité personnelle issue des urnes, il épure, nomme et décide, s’émancipant largement vis-à-vis du « conseil des officiers ». Émerge alors une génération de nouveaux leaders au profil de « gestionnaires » sans références autres que celles du CNDD-FDD qui remplacent peu à peu la génération combattante historique formée dans le creuset des luttes pour la transition démocratique des années 1980-1990.

La dérive d’un pouvoir autoritaire et personnel s’enclenche. La première raison tient au fait qu’au terme des élections de 2010, le CNDD-FDD s’est retrouvé dans une position de force à laquelle lui-même ne s’attendait pas. Le désarroi et les divisions des forces d’opposition défaites lui laissent alors le champ libre.

En second lieu, et cette évolution est capitale, les élites politiques du « passé », hutues et tutsies, prennent la mesure de leur stratégie suicidaire de boycott. Une stratégie désavouée par leurs propres électeurs désormais sans relais dans les structures décisionnelles et notamment au niveau des exécutifs communaux où la plupart de leurs représentants élus refusent de démissionner.

Dès lors, les organisations de la « société civile » deviennent les principaux lieux de débat et de mobilisation sur les enjeux politiques, économiques et sociétaux. Les ONG, les Églises, les médias se voient de facto et, pour certains, à leur corps défendant investis de missions nouvelles. Dans un contexte marqué par la déliquescence de forces politiques « d’opposition » représentatives, ces organisations se retrouvent en première ligne face à un pouvoir qui étend méthodiquement son emprise sur tous les domaines de la société.

Alors que la prise de contrôle des organisations de la société civile est devenue un objectif ouvertement affiché par la direction du CNDD-FDD, cette mission se révèle toutefois impossible au cours des années 2010-2012, en raison des commémorations du cinquantième anniversaire de l’Indépendance de juillet 2012, qui mettent le Burundi sous les projecteurs internationaux. Les autorités se doivent de maintenir un climat d’ouverture politique apparente et de relatif consensus national, autant envers la population burundaise que vis-à-vis des étrangers.

Les médias et les organisations de la société civile connaissent alors une de leurs périodes les plus fastes, s’imposant comme des relais incontournables pour la réussite des événements publics organisés à cette occasion. L’exceptionnelle tolérance vis-à-vis des médias et des organisations de la société civile s’ajoute à leur propre vitalité.

Ainsi, la quasi-totalité des médias publics et privés, audio et presse écrite, s’associent au sein d’une « Synergie des médias » pour émettre dans les mêmes tranches horaires des programmes communs dont la liberté de ton s’étend bien au-delà des enjeux politiques immédiats pour exprimer en direct le vécu quotidien et les aspirations des citoyens (misère, santé, chômage, etc.), mais aussi pour s’opposer ouvertement aux tentatives de reprise en main des médias par les durs du régime en auto-organisant des Assises nationales des médias. Toutes activités qui bénéficient d’une grande audience dans le pays et au-delà. Mais cette exception burundaise ne pèse plus guère le jour où le président décide d’y mettre brutalement fin pour convenance personnelle.

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Manfred Essome


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