Des salons en cuir sous les projecteurs
Les voitures de luxe. Les groupes électrogènes de forte capacité. Les salons. Les salles à manger. Tout cela sera vendu au plus offrant, les 25, 26 et 27 juin prochains, à la Maison du Parti de Bonanjo. Ce n’est pas une vente ordinaire de biens saisis. C’est un inventaire de vie. Chaque lot raconte quelque chose le goût du confort, le sens du prestige, le train de vie d’un homme qui a tenu pendant des années les rênes de l’économie camerounaise avant que les rênes ne lui glissent des mains.
Parmi les débiteurs visés figurent plusieurs condamnés de l’opération Épervier, dont Polycarpe Abah Abah, Camille Onana A Zom, Jean-Marie Akono Zé et Félix Mekongo Abéga. Mais c’est le nom d’Abah Abah qui polarise toutes les attentions. Il a été, à un moment de l’histoire camerounaise, l’un des commis de l’État les plus efficaces du continent.
Le réformateur qui a chuté
Il faut le dire Polycarpe Abah Abah n’était pas rien. Entre 1998 et 2004, à la tête de la Direction générale des Impôts, il a fait passer les recettes fiscales du Cameroun de 250 à 750 milliards de FCFA. Tripler les recettes en six ans dans un pays où l’informel pèse lourd et où la culture du fisc est rude à implanter c’est une performance que peu peuvent revendiquer. Nommé ministre de l’Économie et des Finances en décembre 2004, il pilote ensuite les réformes qui permettent au Cameroun d’atteindre, en 2006, le point d’achèvement de l’Initiative PPTE ouvrant la voie à un allègement substantiel de la dette extérieure du pays.
Puis vient la chute. En 2008, l’opération Épervier le rattrape. Condamné le 13 janvier 2015 à une peine de 25 ans de prison ferme et à la confiscation de nombreux biens immobiliers, l’ancien ministre voit son monde s’effondrer. Il nie toujours. Il se dit victime d’un règlement de comptes politique. Mais la justice a parlé. Et les biens sont là, exposés à la curiosité publique et aux enchères du marché.
L’État entre dans sa phase d’exécution
Ce qui est nouveau dans cette opération, c’est son caractère concret et irréversible. Depuis des années, l’opération Épervier a produit des condamnations. Elle a produit des manchettes de journaux, des images de perp walk, des discours sur la lutte contre la corruption. Ce qu’elle n’avait pas encore produit massivement, c’était du recouvrement effectif. La SRC s’inscrit dans le cadre des mesures de récupération des avoirs litigieux un signal fort envoyé aux anciens responsables publics impliqués dans des malversations financières.
Cette vente aux enchères constitue un signal fort envoyé aux anciens responsables publics. Reste à voir si cette dynamique se poursuivra pour d’autres dossiers sensibles. Car la question que personne ne pose encore officiellement est celle-là : combien de condamnations de l’opération Épervier sont encore en attente d’exécution réelle ? Combien de patrimoines saisis sur le papier attendent toujours d’être liquidés ? Les biens d’Abah Abah passent sous le marteau. Ceux des autres suivront-ils le même chemin ou l’opération restera-t-elle, pour certains, une menace théorique ?
Ce que le coup de marteau dit vraiment
Il y a une dimension symbolique dans cette vente que les communiqués officiels n’expriment pas. Exposer publiquement les biens d’un ancien ministre, les proposer à la criée devant les caméras c’est aussi une forme de sanction morale qui dépasse la condamnation judiciaire. L’humiliation est publique. Le patrimoine visible disparaît lot par lot sous les regards des badauds.
Mais soyons honnêtes. Le produit de ces enchères ne comblera pas le gouffre des sommes détournées sur des décennies. L’État récupérera quelques milliards là où des centaines auraient été dilapidés. L’essentiel est peut-être ailleurs : dans le message adressé aux gestionnaires publics d’aujourd’hui. Les biens peuvent finir sur le trottoir. L’impunité a une date d’expiration. Et le marteau du commissaire-priseur, ce mois de juin 2026, sonne le glas d’une certaine époque.












