Les prisons, « corridors de la mort » d’une République qui s’ignore
Les chiffres donnent le vertige. Les prisons camerounaises tournent à plein régime, bien au-delà de leurs capacités. Certaines fonctionnent à plus de 500 % de leur capacité nominale, transformant l’incarcération en une mise à mort lente. « La souffrance des prisonniers est devenue un cri étouffé derrière les murs des prisons », écrit Mgr Kleda. Dans les cellules surpeuplées, les détenus dorment sur des sols en béton, manquent d’eau potable, de nourriture et d’hygiène, s’entassent dans une promiscuité qui engendre maladies et violences. Les établissements pénitentiaires sont devenus des « corridors de la mort » où la tuberculose, la gale, le typhus et le VIH font des ravages, faute de soins médicaux adéquats. « La punition est devenue une agonie institutionnalisée », déplore l’archevêque.
L’arbitraire érigé en système
Mais au-delà des murs infâmes, c’est le processus judiciaire lui-même que Mgr Kleda prend à partie. Il dénonce des arrestations arbitraires, parfois sans mandat, menées par des agents en tenue ou en civil qui font disparaître les suspects dans des lieux de détention secrets. Des familles entières errent de commissariat en brigade de gendarmerie, de tribunal en caserne, sans jamais obtenir d’information sur le sort de leurs proches. « Ces pratiques violent à la fois le droit national et international, en plaçant les détenus hors du cadre légal tout en infligeant de graves souffrances psychologiques à leurs proches », martèle-t-il. L’archevêque pointe également des détentions préventives qui s’éternisent, des dysfonctionnements judiciaires qui ralentissent les procédures et une corruption qui gangrène le système, de l’arrestation jusqu’au jugement, où « la richesse détermine souvent l’issue des affaires ».
Un appel à la conversion, adressé à tous
Mgr Kleda ne se contente pas de dénoncer. Il propose une feuille de route en dix points : enregistrement légal de toute arrestation, réforme du système pénitentiaire, développement des peines alternatives, renforcement des effectifs de magistrats, création d’une commission indépendante d’évaluation, respect strict des délais légaux de garde à vue. Il invite les catholiques, les citoyens et les autorités à une « conversion » qui ne serait pas seulement spirituelle mais aussi politique et sociale. Citant l’Évangile de Matthieu (« J’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi »), il rappelle que « Jésus s’identifie au prisonnier » et que visiter les détenus n’est pas une option, mais un impératif de foi.
Le silence des autorités, l’écho des geôles
À ce jour, les autorités camerounaises n’ont pas répondu à l’appel de l’archevêque. Pourtant, la visite du pape Léon XIV en avril 2026 avait été l’occasion pour Mgr Kleda d’espérer une libération des prisonniers sans procès. Ce vœu est resté lettre morte. En publiant cette lettre pastorale, l’archevêque de Douala prend le risque de s’aliéner un pouvoir qui n’aime pas qu’on scrute ses prisons. Mais il le fait avec la lucidité de ceux qui ont compris que la dignité d’une nation se mesure à la façon dont elle traite ses détenus. Le Cameroun, en cette année 2026, est au pied du mur. Les murs des prisons, précisément.












