Le constat d’un désastre annoncé
Il ne fait plus guère de doute que la circulation sera prochainement coupée entre Yaoundé et Douala. Ce qui s’apparentait à une hypothèse devient une certitude pour les usagers de la Nationale 3. À 20 kilomètres de Douala, en début de semaine, entre 13 heures et 14h30, la route n’est plus une route. C’est un champ de cratères. Les nids-de-poule, transformés en marmites géantes, évoquent un paysage volcanique traversé de coulées de lave figées. Les véhicules à garde au sol basse raclent le bitume à chaque mètre.
Sur le bas-côté, le décompte est clinique : cardans sortis, rotules brisées, crémaillères de direction rompues, roues déboîtées. Des cars VIP immobilisés. Un chauffeur raconte : le trafic est à l’arrêt depuis 9 heures du matin. Vingt-cinq kilomètres de bouchons. Les passagers du bus de 8 heures n’ont toujours pas atteint Yassa à 14 heures. Au pied de la passerelle à Sikoum, une colonne de mototaxis attend. Le tarif pour s’extraire du bourbier : 15 000 francs CFA la course. Même à deux-roues, il faut se faufiler dans une file ininterrompue de poids lourds, de cars et de berlines, à l’arrêt dans les deux sens.
Les fantômes de Matomb et d’Eseka
Cette scène n’est pas inédite. Elle rappelle la rupture du pont de Matomb, il y a quelques années, qui avait isolé les deux villes. La catastrophe ferroviaire d’Eseka qui avait suivi un train surchargé, au freinage défectueux, précipité sur une voie de délestage avait endeuillé des dizaines de familles. Les cicatrices demeurent.
À l’époque, la rupture avait servi de prétexte à une vaste opération annoncée comme curative : remplacer l’ensemble des buses par des dalots en béton, recharger la chaussée. Sur le papier, la refondation. Sur le terrain, selon plusieurs observateurs, des marchés attribués à des entreprises prête-noms, du bitume non calibré étalé en placage, sans norme ni contrôle qualité. À Sikoum, un journaliste qui relevait ces malfaçons avait été qualifié de « pédant », trahi, disait-il, pour quelques bières au Hilton. L’histoire, aujourd’hui, le rattrape. Au poste de péage d’Edéa, il faut désormais 45 minutes pour traverser 500 mètres. À Sikoum, la couche de roulement est entièrement dégradée.
L’angle mort des communiqués
Après chaque accident mortel, le rituel est immuable : un communiqué laconique pointe l’agence de voyage, le chauffeur, l’excès de vitesse. Jamais l’infrastructure. Solidarité gouvernementale et devoir de réserve obligent, le fond n’est jamais examiné. Un intellectuel camerounais écrivait la semaine dernière, à propos de l’énergie, que sans énergie, aucun développement industriel n’est possible, exhortant les pouvoirs publics à investir massivement. La question se pose avec la même acuité pour les routes : par où commencer le développement quand l’axe qui porte 70 % du trafic marchandises du pays s’effondre ?
Un modèle à bout de souffle
Entre Yaoundé et Douala, ce n’est plus une route que l’on répare. C’est un modèle de gestion des infrastructures publiques qui a atteint sa limite. Les marchés sont attribués sans contrôle, les entreprises sérieuses sont écartées, les prête-noms prospèrent. Le résultat est sous nos yeux : un ruban d’asphalte mité, des usagers exaspérés, une économie qui suffoque. La Nationale 3 n’est pas qu’une route. C’est le cordon ombilical du pays. Et il est en train de rompre. Les Camerounais attendent des actes. Pas des communiqués.












