La file d’attente du 10e étage
Il est neuf heures passées, ce lundi 21 septembre 2026. Dans les couloirs du ministère de l’Enseignement supérieur, à Yaoundé, ils sont une trentaine à faire la queue. Des enseignants-chercheurs venus toucher, en espèces, leur allocation spéciale pour la modernisation de la recherche. Le Dr Martial Patrick Abo’oze est le premier à passer. Il empoche 380 000 FCFA, le montant d’un chargé de cours pour le deuxième trimestre 2026. « C’est un grand soulagement, confie-t-il. J’avais des articles en instance, j’attendais juste de l’argent pour les envoyer. » Un soulagement. Une bouffée d’oxygène. Mais derrière ce geste, une réalité plus sombre.
Une prime qui ne récompense rien
Le dispositif est simple. L’allocation est versée trimestriellement à tous les enseignants-chercheurs permanents des universités d’État. Un professeur titulaire perçoit 1 060 000 FCFA. Un maître de conférences, 860 000. Un chargé de cours, 680 000. Un assistant, 385 000. Ces montants dépendent uniquement du grade. Un professeur qui n’a pas publié une ligne depuis dix ans touche autant qu’un collègue qui vient de signer dans une revue internationale. La prime récompense un statut, pas une production. On est payé pour ce qu’on est, pas pour ce qu’on fait.
Le trou noir
Les chiffres sont têtus. Le 7 juillet 2026, le classement Best Global Universities de U.S. News & World Report est tombé. Verdict : aucune des onze universités d’État du Cameroun n’a intégré le top 2250 mondial. Pendant que l’Université du Cap pointe à la 122e place, que l’Université du Caire est 221e et qu’Ibadan est 264e, le Cameroun regarde passer le train. Pour être simplement éligible, une université doit avoir publié au moins 1 250 articles dans Web of Science entre 2020 et 2024. Aucune n’atteint ce seuil. Comme le résume un universitaire, « le Cameroun n’est pas absent parce qu’il est incompétent. Il est absent parce qu’il n’a pas construit l’espace de reconnaissance nécessaire ».
Le SYNES face à sa contradiction
Le syndicat a une histoire noble. Il est né au début des années 1990 du délabrement de l’Université. Il s’est battu pour la dépolitisation, pour la participation des enseignants, pour de meilleures conditions de travail. Mais une analyse critique de son action révèle une dérive. Ce qui préoccupe le SYNES, ce ne sont pas les curricula ni les réformes qui conduiraient à la productivité. Ce sont les primes. Les salaires. La dette académique. Des revendications légitimes, mais qui ont éclipsé la mission première de l’université : produire et transmettre du savoir. Le paradoxe est cruel. Le syndicat réclame le paiement intégral de l’allocation de recherche, mais il ne conditionne jamais cette revendication à une évaluation de la production. Il dénonce la clochardisation du corps professoral, mais il ne dénonce jamais l’absence de publications, de brevets, d’impact. Le 20 septembre, le Bureau exécutif a maintenu la grève, exigeant « au moins 80 % du reliquat avant toute suspension ». Encore une revendication financière.
Le cercle vicieux
L’État paie sans exiger de résultats. Le 18 septembre, plus de 6,6 milliards de FCFA ont été débloqués, portant le cumul à plus de 17,6 milliards. Les primes tombent, trimestre après trimestre, sans évaluation. Les enseignants revendiquent sans produire. La grève paralyse les universités, les soutenances sont suspendues, les thèses ne deviennent pas des articles. Le pays, lui, a besoin de recherche pour son agriculture, sa santé, son industrie. Cette recherche existe, mais elle reste faiblement orientée vers les priorités nationales.
La réforme que le SYNES devrait porter
Le syndicat ne peut pas se contenter de revendiquer. Il doit proposer. Distinguer le salaire du mérite : une revalorisation du salaire de base pour tous, et une prime variable indexée sur des critères objectifs. Exiger une évaluation indépendante, composée d’experts nationaux et internationaux. Investir dans la gouvernance de la recherche. Renouer avec une vision : un projet global pour l’université camerounaise, qui ne se limite pas aux primes.
Le 21 septembre 2026, le gouvernement a payé. La grève pourrait s’arrêter. Mais la vraie question reste posée : combien de temps encore l’État camerounais paiera-t-il pour une recherche qui ne produit rien ? Le SYNES a la réponse entre ses mains.












